Réaction d’un spectateur attentif

Si l’objectif de ce festival est de faire rencontrer deux publics : un public particulier avec le grand public c’est une réussite.
Le public particulier en question est celui que l’on nomme habituellement « les marginaux ». Il est très visible dans la rue, sa dernière demeure. La plupart de ces gens ont perdu un lien chaleureux avec leur famille, un logement, un travail.
Ce public fait peur, il nous renvoie chacun au sentiment d’échec social et à l’expérience de la solitude insondable.
Depuis les années 1980, ce sentiment augmente largement dans la population grand public. Les séparations de couple explosent, le chômage s’amplifie, le logement devient de plus en plus difficile à conserver par manque de moyen financier ou sociaux. Les trois critères de la marginalisation deviennent pour un nombre de plus en plus important de citoyen, une vraie préoccupation qui trouvent de moins en moins de solution.
Auparavant le marginal était exceptionnel en nombre. Depuis le début de la déstructuration du tissus social, la frontière entre le citoyen « normal » et le citoyen « marginal » diminue fortement.
Actuellement tout un pan de la population n’est pas visible. Cependant elle a commencé à décrocher des trois critères énoncés plus haut, ou du lien fort entre ces trois critères : famille/logement/travail.
Côté famille : beaucoup de parents se retrouvent isolé avec des liens à leurs enfants sinon coupés, fortement perturbés ou fragilisés.
Côté travail : problème de salariés se retrouvant rejetés de leur emploi sans raison personnelle mais pour des raisons économiques, dit-on…
Côté logement : regardez combien de gens se retrouvent dans des caravanes, des mobiles home, des cabanons, après avoir été forcé de quitter un logement qu’ils n’arrivent plus à payer.
Après l’expérience de cette débâcle, parfois avant, la santé apporte son lot de problèmes et isole encore d’avantage les individus.
Que reste-t-il alors pour vivre ou survivre?
Les addictions. Elles fleurissent et aggravent la situation personnelle et sociale. Au départ c’est une solution de fuite sympathique qui très vite se retourne contre l’intéressé. Elle lui fait perdre ses capacités de compréhension, ses capacités de création, ses capacités de relation à l’autre, à la loi.
Que reste-t-il alors ?
Il reste l’amitié. Le soutien, la parole partagée, la relation à l’autre par la recherche d’une activité créatrice à travers laquelle je puisse, malgré mes capacités affaiblies, reprendre des forces, surnager dans mes difficultés, plutôt que de sombrer totalement.
La rencontre de personnes pleine d’altérité me raccroche au goût de la vie que j’avais perdu depuis longtemps. C’est un nouvel apprentissage.
Le « Festival du film précaire » à Avignon exprime un paradoxe formidable : réussir à faire rencontrer deux mondes qui d’habitude ne se côtoient que dans la difficulté. Il est ici inversé.
Les créateurs, les réalisateurs, les acteurs sont du monde des marginaux. Ils sont mis en avant dans une visibilité positive, devant un grand public pour qui, bien souvent, c’est une découverte.
Oui ses hommes et ses femmes qui d’habitude nous font peur, se montrent humain comme nous.
Ils sont soutenus par des gens et des structures de qualité qui, malgré leur peu de moyen arrivent à transcender la chute dans la misère et à transmuter la souffrance humaine en espérance, en chaleur qui pousse au renouveau de chacun.
Dans une société matérialiste technologique et sèche qui nous envahit, des oasis existent. Développons-les !

Avignon le 16/11/14
E.R.

1 réflexion sur « Réaction d’un spectateur attentif »

  1. Dans la chaleur du jardin Urbain V le 15 nov. 2014 au soir.

    Merci de cet accueil, ces invitations à la rencontre, ces explorations vidéos.
    Le festival du film précaire : pour ne pas vivre caché. Et dire la beauté, la différence, l’interêt commun, les blessures.
    Le festival du film précaire : un terreau pour un vivre ensemble respectueux des diversités, pour une ville animée et douce.
    A poursuivre.

    Vincent Delahaye, Avignon le 22 novembre 2014.

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